La voix de la Déesse

Elle courait. Éperdue, aveuglée par ses larmes, elle courait. Ces arbres qui avaient tout vu, tout entendu, n’étaient plus que des obstacles, témoins de sa déchéance. Elle courait. Elle fuyait.

À ce moment même, là-bas, près du mausolée de la famille ducale, se tenait la cérémonie mortuaire en l’honneur de l’héritier. Elle n’y avait pas été conviée. Pire, elle avait reçu l’interdiction formelle de s’y présenter. Louis de Balec n’était plus. Son monde à elle s’effondrait. Elle courait.

Marie trébucha sur une racine. Dans sa chute, elle s’érafla légèrement les paumes. Rien de grave, ni de très douloureux, seulement c’était trop. Elle ne pouvait plus en supporter davantage. Ramassée sur elle-même, elle gémit plaintivement. Elle avait envie de hurler, de confier à la forêt sa souffrance. Elle n’y arrivait pas. Prenant sur elle, elle fit l’effort de se relever et poursuivit sa course folle. Elle n’avait pas besoin de réfléchir, ses pieds connaissaient le chemin. Elle irait au seul endroit où elle serait en sécurité, le seul où elle pourrait trouver un peu de paix, les ruines du Sanctuaire.

À bout de souffle, elle déboucha enfin sur cette étrange clairière. Devant une immense colline, se tenait une statue défiant les âges, entourée des vestiges de ce qui fût jadis. Une légende, transmise de mère en fille, disait qu’un jour, l’une d’entre elles viendrait en ces lieux. Elle serait en grave danger. Elle prierait la Déesse représentée par cette effigie et celle-ci lui répondrait.

– Pitié…

Ce n’avait été qu’un murmure, un souffle. La main gauche protégeant son ventre, elle s’avança pour poser la droite sur la sculpture. Elle avait fait ce geste maintes et maintes fois depuis son enfance. Pourtant, cette fois-ci, ce fut différent. Dès qu’elle entra en contact, elle fut terrassée par une violente douleur au niveau de l’abdomen. Elle s’effondra.

– Marie… Marie…

Elle sentit une douce caresse sur son front, sa joue. Des lèvres se posèrent sur les siennes en un tendre baiser.

– Marie… Ouvre les yeux, je t’en prie.

Non… Elle ne pouvait pas. Ce n’était qu’un rêve. Ce ne pouvait être qu’un rêve. Si elle ouvrait les yeux, il se dissiperait. Elle préférait l’illusion à la réalité.

– S’il te plaît, mon amour…

Avec réticence, face à son insistance, elle obéit. Il était là. Il était vraiment là!

– Louis…

Il lui souriait tendrement, allongé près d’elle.

– C’est… c’est impossible…

– Chut…

Il l’embrassa de nouveau avant de poursuivre.

– Nous n’avons pas beaucoup de temps.

– Suis-je morte?

Elle était déchirée. Elle ne savait pas si elle préférait que sa réponse fût positive ou non. Elle l’aimait tant. Si elle avait pu le rejoindre, fut-ce dans la mort, elle ne voulait plus le quitter. Cependant, elle n’était pas la seule concernée…

– Non. Non, mon amour. Tu as encore des choses à accomplir. Tu le sais, n’est-ce pas?

Elle hocha la tête et se blottit contre lui. Oui, elle le savait, mais à cet instant, elle ne voulait pas le savoir. Elle ne voulait que lui.

– Tu devras être forte. Tu ne seras pas seule. Une part de moi sera toujours près de toi. Tu me verras dans notre fille.

– Notre fille? Comment peux-tu savoir?

Il la serra plus fort contre lui.

– Je le sais, c’est tout. Marie… Tu devras veiller sur elle. Elle est précieuse, plus que tu ne l’imagines. Protège-la, pour moi. Me le promets-tu?

– Oui, bien sûr! Jamais je ne pourrais laisser qui que ce soit lui faire du mal.

– Je t’aime.

Il l’embrassa, longuement, langoureusement.

– Marie! Marie, je t’en prie, réveille-toi! Marie!

Hébétée, la jeune femme ouvrit les yeux. Elle sentait encore sur ses lèvres le goût des baisers de Louis, mais il n’était plus là. Devant elle se tenait son vivant reflet. Elle referma les yeux, des larmes coulant sur ses joues. Cette réalité était cruelle. Elle aurait voulu retourner près de lui, mais elle ne pouvait pas. Elle avait promis. Il lui faisait confiance.

Sa jumelle l’aida à se relever et la berça dans ses bras pour la consoler.

– Alice… la Déesse…

– Quoi?

– Je l’ai prié. J’ai eu très mal au ventre et…

Non. Elle ne pouvait pas lui raconter la suite. Ce n’était pas réel. Ce n’était pas un rêve. C’était… Peu importait, c’était surtout trop intime. Un précieux trésor qu’elle ne pouvait partager. Pas même avec celle qui était l’autre moitié d’elle-même.

– Elle m’a parlé.

Alice soupira.

– Tu t’es évanouie. Tu l’auras imaginé. C’est compréhensible, tu sais…

Marie secoua la tête. Elle n’avait pas envie d’argumenter ou de se disputer. Elle savait, le reste importait peu.

– Je ne rentrerai pas.

– Je sais.

Elle lui prit la main et y déposa une bourse.

– Qu’est-ce que c’est?

– Mes gages.

– Je ne peux pas accepter!

– Si, tu le feras. Je t’ai aussi préparé ceci.

Elle lui désigna un sac près d’elles.

– Tu en auras besoin si tu veux partir.

Partir… Oui, c’était la meilleure solution. Noyée dans son chagrin, Marie n’avait pas poussé la réflexion aussi loin. Elle avait seulement cherché un refuge.

– Va à Valish-le-bas, va retrouver Victoria.

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