La cachette

La maison était calme et silencieuse, en ce bel après-midi d’été. Après le déjeuner, Hector Gadelle était retourné vaquer aux champs, en compagnie de ses deux fils. À cette heure, seul Thomas trottinait sur ses talons. Le petit Bertrand s’était fait un nid dans les herbes hautes où il s’était endormi pour sa sieste. À l’intérieur de la demeure, la chaleur était étouffante. Puisque ouvrir porte et fenêtres n’y avait rien fait, Claire s’était installée avec son ouvrage à l’ombre du grand chêne où elle pouvait profiter d’une brise rafraîchissante. Elle y discutait paisiblement avec Victoria. Près d’elles, Désirée dormait dans un panier, suçant son pouce en rêvant du sein maternel.

Dans sa chambre, Marie faisait les cent pas au pied de son lit. Tout en marchant, elle se mordillait le bout du petit doigt de la main gauche. Sa mère la gronderait si elle la voyait faire. C’était une très mauvaise habitude. Elle en était consciente et l’aurait perdu sans mal ni regret, si elle n’avait été dans l’obligation de la garder le moindrement. Alice avait la même. Elle ne pouvait s’en empêcher dès qu’elle était nerveuse, inquiète, excitée… ou en avait simplement envie! Le problème était qu’elle se faisait ainsi une petite marque rouge. Quelle horreur ce serait si tout un chacun pouvait distinguer les deux sœurs par un détail aussi insignifiant! Alors Marie se mordillait. Elle se montrait contrite devant sa mère et recommençait aussitôt. Tant qu’elle n’arriverait pas à convaincre sa jumelle d’arrêter, il en serait ainsi. Pour l’instant, elle exprimait surtout son incertitude. Peut-être n’aurait-elle pas dû accepter…

Des bruits de pas la firent sursauter. Elle mordit plus fort, laissant des traces de dents plus prononcées sur ce pauvre doigt.

– Aïe!

– Ne sois pas si peureuse!

– Est-ce que tu l’as?

– Évidemment!

Alice montra fièrement l’outil qu’elle avait « emprunté » sans permission dans la grange. Permission qu’elle n’aurait d’ailleurs jamais obtenue.

– Ce n’est peut-être pas une bonne idée…

– N’es-tu pas curieuse?

– Bien sûr! Mais si nous nous faisons surprendre, papa sera furieux.

– Mais non, nous ne faisons rien de si grave. Et puis, personne ne m’a vu. Personne ne saura si nous nous dépêchons.

Marie soupira, peu convaincue.

– Fais le guet, je me charge du reste.

– Pourquoi serait-ce nécessaire si nous ne risquons rien?

– Disons que… prudence est mère…

– De postérieur en sûreté?

– Bien dit!

La fillette lui dédia un sourire radieux auquel Marie répondit en gloussant. Alice n’aurait certes pas contredit une maxime de son invention. Le plan fut donc mis en application. L’une se posta près de la porte et l’autre, dissimulée derrière le lit, agenouillée sur le plancher, s’activa. Du seuil de la chambre, elle entendit frapper, grogner, un léger craquement, puis boum.

– Alice!

Elle contourna le lit et courut vers sa sœur affalée par terre.

– Ça va je n’ai rien. Je me suis juste un peu cogné la tête. Mais je crois que je vais avoir besoin de ton aide. Je n’y arrive pas. Je ne comprends pas! Ce devrait être facile. Elle bouge toujours lorsque nous posons le pied dessus.

Elle jeta un regard mauvais à la latte du plancher incriminée. Un pied-de-biche était coincé dans la rainure.

– Peut-être devrions-nous renoncer…

– S’il te plaît!

Elle ne pouvait rien lui refuser. Ensemble, les deux fillettes s’arc-boutèrent sur le levier et dans un sinistre craquement, firent un trou dans le sol. Marie regarda autour d’elle, épouvantée. Ç’avait été trop bruyant à son goût. Quelqu’un avait-il pu entendre? Alice, de son côté, plongeait ses yeux brillant d’excitation dans l’ouverture.

– Sais-tu ce que nous devrions faire?

– Tout remettre vite en place et prier?

– Mais non, ne sois pas bête! Regarde! Ce clou n’était pas fixé. Il faudrait peut-être le tordre pour ne pas se blesser et nous pourrions enlever celui-ci et celui-là. Ensuite, si nous grattons un peu ici, nous aurons une prise pour les doigts la prochaine fois et ça ne se verra pas, si on ne le sait pas. Ainsi, nous aurions une cachette secrète. As-tu vu?

Intriguée par les explications de sa jumelle, la fillette observa mieux. Il y avait là, en effet, un espace non négligeable et exploitable.

– Crois-tu..?

Elles se regardèrent et un même sourire fleurit sur leurs lèvres.

– Oui! À ce propos, j’aurais peut-être une idée…

Alice commença à lui exposer son prochain projet.

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