Victoria et Yseult

Une douce brise faisait bruire la canopée. La forêt avait son chant, son souffle. La jeune fille avait appris à le connaître, à l’apprécier. Ici, elle se sentait vivante. Elle se sentait libre. Même si pour l’instant, furtive, elle se faufilait le plus discrètement possible vers un endroit bien précis. Elle l’avait découvert par hasard, lors d’une de ses errances. Elle était retournée y rôder depuis à plusieurs reprises. Elle y revenait toujours. Ce n’était toutefois pas pour l’accueil. Si la vieille la surprenait, elle passerait un mauvais quart d’heure. Elle marcha sur une brindille. Le bruit la fit grimacer. À trop réfléchir à ce qui pourrait lui arriver, elle n’était pas assez attentive. Elle finirait par…

– Encore toi!

Elle déglutit et se retourna. La vieille était derrière elle, les bras croisés et l’air mauvais. Victoria se reprit. Elle releva la tête dans un mouvement de défi et croisa elle aussi les bras.

– Est-ce vrai ce qu’on raconte?

– Non. Rentre chez toi!

Yseult la bouscula pour se diriger vers chez elle, une petite cabane délabrée un peu plus loin. Victoria se mordilla la lèvre et tapa du pied, exaspérée.

– J’ai…

La vieille ne l’avait pas attendue. Elle s’était éloignée, pressée d’aller déposer en lieu sûr le lourd sac sur son épaule. À grand pas, la jeune fille se lança à sa poursuite.

– J’ai entendu une discussion l’autre jour. Une femme est morte en mettant son enfant au monde. Sa mère a laissé échapper que si une certaine Yseult n’avait pas disparu, sa fille et son petit-fils seraient encore en vie. C’est vous, n’est-ce pas? C’est de vous dont elle parlait?

– En quoi cela peut-il t’intéresser, petite? Un galant volage t’a laissé un souvenir? Je ne peux rien pour toi. Trouve-t’en un autre pour assumer ta faute.

– Non! Je veux apprendre!

Yseult ouvrit sa porte tremblante, posa son sac sur le sol en terre battue de la cabane et se retourna vers l’intruse en ricanant, amère.

– Non, tu ne le veux pas. Rentre chez toi!

Victoria lui tint tête, résolue et boudeuse. La vieille soupira.

– Pourquoi?

– Je serai utile. Je…

La femme secoua la tête.

– La mère en question, je lui manquais, hein? En était-elle fière? J’en serais surprise. Je me serais présentée chez elle la veille pour lui offrir de prendre soin de sa fille, elle m’aurait craché au visage. Y serais-je allée, dès le lendemain, en guise de remerciement, elle m’aurait chassée, horrifiée. Tu ne veux pas de ça.

Sur ses paroles, elle rentra. Elle n’avait pas fini de refermer derrière elle lorsqu’un prénom fusa.

– Claire!

Elle ne bougea plus, à l’écoute. Prenant courage, la jeune fille poursuivit.

– Ma cousine, Claire, s’est mariée il y a huit mois. Elle… elle est la seule personne qui compte pour moi. Elle a déjà fait une fausse couche. La sage-femme a dit que ça arrivait. Parfois, le bébé n’arrive pas à s’accrocher et voilà… Elle ne devait pas s’en faire. Mais j’ai un mauvais pressentiment. Elle est de nouveau enceinte. Elle est si fatiguée. J’ai peur. Je veux pouvoir être là si… si… Pitié, apprenez-moi à l’aider.

La porte se rouvrit. La vieille se tenait dans l’embrasure et la fixa sévèrement.

– Elle ne te remercierait pas.

Le visage de Victoria s’illumina d’un large sourire affectueux.

– Si… Même si le monde entier devait se retourner contre moi, jamais Claire ne me renierait.

– Petite… Mon savoir est une malédiction. C’est un poison qui me ronge. Oui, j’aurais peut-être pu sauver cette fille. Je regrette sa mort. La souffrance d’autrui ne me laisse pas indifférente, bien au contraire. Seulement, j’ai dû fuir pour ne pas finir sur un bûcher. Est-ce vraiment cela que tu souhaites? Apprendre à soigner des blessures et des maladies, à aider des mères à donner la vie dans des conditions pouvant s’avérer difficile et pour seule récompense te voir détester et traiter de sorcière? As-tu idée de ce que cela fait d’avoir entre les mains les outils pouvant soulager une personne agonisant devant soi et de ne pouvoir les utiliser de crainte d’être prise dans les filets de l’Inquisition? Est-ce vraiment cela que tu veux?

– Oui!

Il n’y avait pas de doute, aucune hésitation. Pour Claire, elle était prête à tout. Elle n’avait rien à perdre. Rien, si ce n’était cette cousine si chère à son cœur.

– Comment t’appelles-tu?

– Victoria.

– Bien, Victoria. Si tu es sûre de toi, reviens demain matin.

Sur ce, Yseult ferma la porte et s’y adossa. Un léger sourire flottait sur ses lèvres. C’était une erreur, elle le savait. C’était égoïste d’entraîner cette fille à peine sortie de l’enfance sur cette voie. Mais… autant il lui était douloureux de laisser mourir son savoir avec elle, autant rompre un peu sa solitude lui ferait tellement de bien.

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