Survivre

Le noir. Le néant. L’angoisse. L’odeur de fumée. Les ténèbres. Le vide. Des sons dans le silence. Des images dans l’obscurité. La jeune femme était perdue, égarée dans ce non-être. Elle y était bien. Elle y était mal. Elle luttait pour ne pas y demeurer. Elle craignait d’en sortir. Qui était-elle? Où était-elle? Elle était attendue. Elle était espérée. Quelque part. Peut-être… La peur. La douleur. La tristesse. Le feu!

Le feu… Alice prit une grande inspiration et ouvrit les yeux dans la lumière tamisée d’un jour naissant. Elle avait mal, si mal. Elle se sentait faible. Où était-elle? Que s’était-il passé? Elle reconnut la chambre de son enfance. Elle entendit quelqu’un bouger près d’elle. Marie? Non… Marie était Valish-le-bas depuis longtemps.

– Antonin…

Sa voix était faible et rauque.

– Je suis là…

– Papa…

Hector Gadelle s’assit près de sa fille et la prit délicatement dans ses bras. Il la berça doucement. Il avait eu si peur. Une larme coula sur sa joue. Elle était vivante. Elle était dans ses bras.

– Antonin… est-ce… est-ce qu’il..?

– Je suis désolé.

Pourquoi? Parce qu’elle était malade ou l’avait été? Parce que son mari n’était pas là? Pourquoi n’était-il pas là, d’ailleurs? Pourquoi n’était-elle pas chez elle? Puis cela lui revint. L’incendie. La fumée. Elle… Antonin l’avait fait sortir par la fenêtre… Puis… Puis quoi? Son père était désolé. Désolé…

– Non… il… il ne peut pas…

Il la serra davantage contre lui. Il l’aurait fait plus encore s’il n’eut craint de lui faire mal. Elle aurait préféré. Comprenant l’horrible vérité, Alice éclata en sanglot. Elle pleura longtemps, blotti contre son torse. Face à la mort de son époux, elle n’était plus qu’une enfant cherchant à se faire consoler par son père. À bout de force et de larmes, elle s’endormit.

À son réveil, son père était toujours là, mais il n’était pas seul. Il se disputait. Enfin, une femme geignait et protestait et lui, il lui opposait un mutisme à toute épreuve. Elle grogna et leva les yeux au ciel d’exaspération en découvrant la jeune femme consciente.

– Puisque je suis là…

Hector vint vers sa fille et lui prit la main pour lui expliquer tout doucement.

– Madame Canuel est une sage-femme. Elle est là à ma demande.

Et de mauvais gré, de toutes évidences. En soupirant, la femme s’approcha et commença à l’examiner sans le moindre ménagement. Alice grimaça de douleur.

– Est-ce vrai ce qu’on raconte?

– Que…?

– Des voisins vous auraient retrouvée dans la neige, coincée sous une poutre, il y a deux jours, peu avant l’aube.

Deux jours? Elle était ici depuis deux jours? Elle jeta un regard égaré à son père. Il lui rendit avec compassion et répondit à sa place.

– Oui.

– Des pertes de sang?

– Un peu… quelques gouttes.

C’était l’une des deux raisons l’ayant incité à consulter, la seconde étant sa grande ecchymose dans le bas du dos.

– Vous me faites perdre mon temps! Cette grossesse n’est plus viable.

– Non…

Alice ne pouvait le croire.

– Faites-vous une raison, ma petite. Votre enfant n’a pas pu supporter un tel choc. Si vous voulez un conseil, reprenez vos activités normalement. Fatiguez-vous un peu, ça vous aidera à vous en débarrasser plus vite et vous pourrez passer à autre chose. Dites-vous que vous avez de la chance. Vous êtes en vie et encore jeune. Vous en aurez d’autres.

De la chance! De la chance? Son mari était mort. Elle lui annonçait comme cela que son enfant ne pourrait survivre. Elle avait tout perdu et cette mégère lui parlait de chance?

– Dehors!!!!!! Sortez!!!!! Dehors!!!! Je ne veux plus voir!

Elle hurla. Elle s’agita. Elle ne se calma que lorsque son père eut mis à la porte la sage-femme. Ce qui ne tarda pas. Une main sur le ventre, elle ravala ses larmes et s’efforça de respirer calmement. Dans l’embrasure de sa chambre, Hector la fixait avec inquiétude.

– Elle a tort…

Elle avait tort. Elle devait se tromper et Alice le prouverait.

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