Un refuge pour l’hiver

Au cours des derniers jours, des touches de rouge, d’orange et d’ocre avaient commencé à tacheter les vertes frondaisons. Un avertissement que démentait l’agréable tiédeur des journées. Paul avait vu une petite lueur s’éteindre dans le regard de Catherine, son cœur se briser, en suivant des yeux la lente chute d’une feuille vers le sol. Le sien s’était serré en écho. Leur temps était compté. L’hiver cruel et menaçant arriverait bientôt pour les séparer.

L’année précédente, il avait tourné et ragé durant des mois, tel un fauve en cage. Cent fois, il était sorti et avait pris la direction de la ferme des Gadelle. Il aurait frappé à leur porte, se serait présenté et aurait demandé à voir Catherine, demandé l’autorisation de la courtiser. Son joli rêve s’arrêtait là. Comment justifierait-il sa présence? Comment expliquerait-il l’avoir remarqué suffisamment pour faire cette démarche? Si ce n’avait été que de lui, il aurait osé, se serait battu et aurait assumé. Seulement, il lui avait suffi de concevoir la peine, la déception et le sentiment de trahison qui se serait peint sur son visage et avait sitôt fait demi-tour. Sa confiance lui était trop précieuse, il ne la risquerait pas. Et tout ça, c’était avant, avant de l’entendre dire des mots si doux, avant d’avoir goûté ses lèvres, de l’avoir serrée dans ses bras, d’avoir respiré son parfum. Maintenant, il ne le supporterait pas.

La solution était simple. Il n’avait même pas eu à y réfléchir. Sa mise en application, par contre, était une tout autre histoire. Pour cette raison, Il s’était résolu à en faire une surprise. Ainsi, outre le côté agréable de la chose, s’il échouait, il lui aurait épargné de faux espoirs.

Il s’était empressé de réunir le matériel. Le trouver ou l’acheter avait été la partie facile. Devoir le transporter jusqu’à l’emplacement choisi, sans se faire remarquer, avait été autrement plus difficile. Ces paysans avaient la mauvaise habitude d’être levés aux aurores! Il avait dû s’y prendre à plusieurs fois et faire de grands détours par la forêt afin d’y arriver. Par la suite, il lui avait encore fallu se libérer du temps. Hors de question de laisser de possibles intempéries gâcher son travail, un minimum devait être fait en une seule fois. Quand il y aurait un toit, que l’ensemble serait protégé, il pourrait se permettre de glaner des heures de-ci de-là pour peaufiner les détails. Il s’était éreinté dans les jardins du château. En commençant plus tôt et en terminant tard, il avait réussi à se dégager une journée de liberté. Enfin, pas tout à fait, mais il se débrouillerait pour rattraper son retard.

En début de matinée, ce jour-là, il s’était faufilé en douce jusqu’à cette minuscule trouée entre les arbres, trop petite pour se mériter le qualitatif de clairière. Après avoir dégagé la zone des roches, branches cassées et autres débris, il avait saisi sa pelle et commencé à creuser. D’un côté, il fit un gros tas de terre, de l’autre, il aligna la végétation qu’il avait préservée en prenant bien soin de ses racines. Deux heures plus tard, il terminait de dessiner un grand cercle d’une profondeur d’environ quarante centimètres. À intervalle régulier sur son pourtour, il creusa d’autres trous où il enfonça des poteaux de bois. Ceci fait, il se servit d’une planche pour bien tasser ce qui ferait office de plancher.

Avec un grand sourire satisfait, il prit sa besace et se dirigea vers l’orée de la forêt. Il prit place dans son ombre, bien dissimulé, et attendit, adossé à un arbre, en mangeant son déjeuner. La journée était belle. Le soleil brillait dans un ciel sans nuage. Elles ne tarderaient plus. Il avala sa dernière bouchée de pain et de fromage et essuya vaguement les miettes. Il but une grande gorgée d’eau à sa gourde et la rangea. Il en aurait encore besoin au cours de l’après-midi. Au loin, il aperçut du mouvement. Deux silhouettes s’affairaient près de la maison. Amélia monta dans sa carriole, Catherine s’y attela et elles partirent.

– Amuse-toi bien, mon amour.

Ce n’était qu’un murmure, un vœu porté par le vent. Son cœur, tout son être, était tant tourné vers elle qu’il fut à la fois surpris, déçu et soulagé de ne pas la voir se retourner. Ce n’était pas le moment de se trahir. Il les regarda disparaître et retourna sur le chantier.

Il coupa, cloua, se tapa sur les doigts et la structure prit forme. Cela ressemblait à une cloche grossière avec une ouverture pour la cheminée, deux pour les fenêtres et une pour la porte. Ce n’était ni élégant, ni très esthétique, mais ce serait solide et c’était encore là le plus important. Il obstrua temporairement porte, fenêtres et conduit, il s’en occuperait un autre jour. Pour l’heure, il allait recouvrir le toit et les murs de toiles huilés pour les imperméabiliser et recouvrir le tout de terre. Des végétaux termineraient le camouflage.

Avant de s’y mettre, il retourna s’accroupir, caché, à la lisière du bois. C’était l’heure, elles revenaient. Il vit Amélia gesticuler, assise dans sa carriole. Catherine se retourna et la regarda par-dessus son épaule. Il entendit leur éclat de rire. Ou était-ce une illusion? Il se retint de courir vers elle pour lui voler un baiser. Il en avait tant envie. La voir ainsi était à la fois trop et pas assez. Bientôt. Bientôt, il la retrouverait et rien ne les séparerait. Il n’avait pas chômé en construisant cette cabane. Pourtant, en songeant au refuge qu’elle serait au cœur de la froidure de l’hiver, il ne ressentait plus aucune fatigue. Ça lui reviendrait certainement. Il avait encore à faire avant le coucher du soleil!

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