En attendant le printemps

Ironique en cette saison, les journées paraissaient longues et interminables à Paul. Il n’y avait plus de travail dans les jardins. De retour chez son maître, il l’assistait. Il apprenait aux plus jeunes apprentis les rudiments de base, la théorie et l’art de faire semis et boutures dans une serre chauffée. Trop souvent, il s’asseyait à la fenêtre et regardait les flocons de neige tomber, tel les grains d’un sablier géant mesurant le temps.

Les distractions étaient rares à Redoussa. Ce n’était après tout qu’un petit village, s’articulant autour d’un temple, de quelques marchands et d’une minuscule auberge. Un jour, Léon Cotaux lui avait avoué, en riant, être venu s’y établir pour cette raison. Dans une grande ville, la discipline aurait été difficile à maintenir, les apprentis plus facilement dissipés, et la vie à proximité de la cour royale s’avérerait être compliquée et pesante. C’était certainement vrai. Paul le croyait sur parole. Cela étant dit, cette bourgade n’avait guère de dérivatif à son insupportable attente à lui offrir.

La fin de l’année se profila. La fête du solstice d’hiver arrivait à grand pas. Ce fut avec plaisir et soulagement que le jeune homme rentra chez son père, à Grimstone. Il ne la verrait pas. Y songer lui faisait mal. C’était une douleur poignante, lancinante, en son cœur. Mais, il retrouverait ses amis. Passer une soirée ou deux en bonne compagnie l’aiderait sûrement à oublier l’espace de quelques heures le vide que son absence laissait dans sa vie.

Dès le lendemain soir, il poussait la porte d’une taverne. La nouvelle de son retour s’était répandue. Ses plus proches amis avaient organisé une petite fête en son honneur. Pour ce faire, ils avaient réservé un salon privé dans cet établissement. Il y fut chaudement accueilli par des bourrades amicales et des plaisanteries. Le vin coulait à flots, les rires fusaient. Très vite, il se retrouva poussé vers siège, une coupe entre les mains. C’était bon d’être là, avec eux, de se détendre. Ils voulaient tout savoir de ses dernières frasques et anecdotes humoristiques. Il accepta de bon gré, leur narrant les maladresses d’un nouvel apprenti, plus drôles les unes que les autres.

Entre deux gorgées de vin, deux histoires, une jolie jeune fille à la vertu complaisante vint s’inviter sur ses genoux. Paul se raidit et déglutit. Elle était belle et subtilement aguicheuse. Quelques mois plus tôt, elle aurait été le complément idéal pour passer un bon moment. Elle n’aurait rien signifié. Il l’aurait vite oubliée. S’il se laissait aller, il l’oublierait. Mais en plongeant son regard dans le sien, il en voyait un autre. De si beaux yeux verts… Ils trahissaient les émotions de leur propriétaire. Ils pouvaient être furieux, rieurs, boudeurs, durs. Ils étaient doux lorsqu’ils se posaient sur Amélia et ils s’illuminaient de cette étincelle, juste pour lui, lorsqu’elle le regardait. Catherine… Il lui avait promis. Elle avait confiance en lui. Bien sûr, elle n’en saurait jamais rien. Son don à lire dans ses pensées ne lui servirait de rien, puisqu’il ne songerait plus jamais à cette fille. Mais lui le saurait et ce serait déjà trop. Elle pouvait nier, le repousser, il ne lui était pas indifférent. Il en avait la certitude. Quel homme serait-il, s’il était incapable de l’attendre autrement que dans les bras d’une autre? Il ne serait pas digne d’elle.

Il se racla la gorge et doucement repoussa la fille, Julia ou Diane… Peu importait. Il se leva et déposa son verre sur une table basse. Il avait perdu toute envie de s’amuser. Catherine lui manquait soudain affreusement. Il avait besoin de la voir, de la serrer dans ses bras, de faire semblant que… D’espérer qu’un jour prochain elle y viendrait en lui rendant ses sentiments.

– Je suis navré, je dois partir.

– Quoi? Déjà?

Pierre se jeta sur lui et le retint par le bras.

– Il est encore tôt, tu ne peux pas déjà t’en aller!

Si seulement il savait. Il avait soupiré pour Catherine lors du festival. Elle ne l’avait même pas remarqué. Elle avait dansé avec lui sans même retenir son prénom. Que ferait-il à sa place? Aucune chance… Frivole incurable comme il était, jamais il n’aurait pu y être. Quoique… Ne disait-on pas la même chose de lui.

– Je suis fatigué

Et peu crédible. Pierre grimaça face à ce mensonge éhonté. Paul se pencha à son oreille et murmura.

– Mon cœur est pris…

Cette fois son ami avait compris. C’était une soirée de légère et joyeuse débauche, comme ils en avaient eu tant d’autres. Le genre de petites réunions ayant aidé à forger leur mauvaise réputation. S’il disait vrai, il ne pouvait s’y sentir à l’aise. Pierre hocha la tête et resserra sa poigne. Paul comprit le message. Il se dégagea néanmoins et s’en fut après de bref au revoir. Il avait pris un risque, un risque dangereux. Il avait attisé la curiosité de son ami. Désormais, il voudrait tout savoir, il ne lâcherait pas prise, et lui ne pourrait rien lui dire. Ça en valait la peine. Aussi pénibles les semaines à venir s’annonçaient-elles, le printemps reviendrait. Il la retrouverait. Quand il se tiendrait devant elle, il voulait le faire le cœur léger, l’âme en liesse, sans remords ni regret.

Tout bas, dans un souffle inaudible, il murmura à la bise.

– Je t’aime Catherine.

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