Retour au bercail

Il était rentré, des projets et des rêves plein la tête. Ils ne ressemblaient plus tout à fait à ce qu’ils étaient lorsqu’il était parti. Et alors? Paul était heureux en franchissant le seuil de la maison de ses parents. Il avait hâte de leur parler, de leur annoncer sa décision.

– Maman? Papa?

Aucune réponse. À cette heure de la journée, son père était susceptible de s’être absenté pour affaire. Sa mère, toutefois, était plus rarement absente. Il n’y avait pas de quoi s’inquiéter. Il irait déposer son sac dans sa chambre, puis il se mettrait à leur recherche. À peine sorti du hall, il croisa l’une des domestiques.

– Monsieur Paul! Vous êtes enfin rentré!

– À l’instant! Mes parents sont-ils là?

– Monsieur et Madame sont allés déjeuner avec un partenaire commercial de Monsieur. Ils ne devraient plus tarder.

– Très bien, je vais me débarbouiller en les attendant. Pourriez-vous me préparer une collation? Je n’ai pas eu le temps de manger ce midi.

– Ce sera avec plaisir, Monsieur.

Installé à une table de la cuisine, Paul dégustait le pain, la viande, le fromage et les fruits qui lui avaient été servis. Manger dans cette pièce était un rappel de son enfance, de son innocence. Quand, tout petit, il venait faire les yeux doux à la cuisinière pour un gâteau ou des friandises. Il sourit en y songeant. C’était loin, c’était il y avait longtemps, et en partant aujourd’hui, il tournerait définitivement la page de cette partie de sa vie.

Du bruit, des voix, lui parvint d’ailleurs dans la maison. Peu après, Hugues Coulombe et son épouse surgirent dans la cuisine. L’un poussa un soupir de soulagement. L’autre se jeta dans les bras de son fils.

– Tu es enfin revenu! Nous nous sommes tellement inquiétés. Comment se porte Catherine?

Madame Coulombe affichait une expression soucieuse. Son ton était compatissant.

– Elle va très bien.

– Vraiment?

Ce n’était pas rassurant. Quel genre de jeunes filles surmonterait si facilement la perte d’une parente proche à laquelle elle se disait attachée? Ou alors, il s’était passé quelque chose. Ils n’étaient peut-être plus ensemble et Paul se dissociait de son malheur. Ce n’était pourtant pas son genre de faire preuve d’une telle indifférence.

– Nous avons réussi!

– Comment?!

L’air interloqué de son père amusa Paul.

– Nous ne vous avions pas tout dit.

Le secret avait été nécessaire pour préserver Catherine, pour lui offrir l’espoir de reprendre à son retour sa vie là où elle l’avait laissé. Cet espoir était mort à Arane. Maintenant, il pouvait parler. Il pouvait tout leur raconter, en omettant sa filiation paternelle. Il pouvait se confier à eux, et il en était ravi. Il leur parla du Sanctuaire, de l’initiation, de ce dont Catherine était capable. Il y aurait encore eu tant à dire. Comment tout cela avait commencé, ce qu’il avait ressenti, les craintes qu’il avait eues. Il n’en eut pas l’occasion.

– Quelle histoire! Fort heureusement, c’est terminé. Dès demain, tu iras te présenter à ton maître et nous pourrons mettre tout cela dernière nous.

Hugues faisait montre d’une froide résignation, tandis que son épouse, les mains couvrant sa bouche, s’efforçait de ne pas pleurer. Aujourd’hui encore, elle discutait du mariage de son benjamin. Elle en était si fière! Certes, la fiancée n’était pas issue des meilleurs cercles, mais elle était tout à fait comme il faut. Le pensait-elle… Une sorcière. Celle dont elle avait vanté les mérites, qui devait faire le bonheur de son fils était une sorcière! Tout s’effondrait et sa fierté autant que son cœur en était brisée.

– Non, père.

– Je ne te demandais pas ton avis! M’aurais-tu dit la vérité plus tôt, je t’aurais empêché de les accompagner. Ce qui est fait est fait, hélas. Tu t’es suffisamment compromis comme cela. Je ne te laisserai pas gâcher ta vie.

Paul secoua la tête.

– Je vais la rejoindre. Je vais emménager au Sanctuaire avec elle.

– Aurais-tu perdu la tête? Je te l’interdis!

– J’irai…

– À Redoussa et pas ailleurs, c’est un ordre!

Il avait prévu de s’y rendre plus tard, ou du moins, de trouver un moyen de contacter son maître. Il n’était ni sot ni ingrat. Il avait fait tellement d’efforts au cours de ses années d’apprentissage. Il ne renoncerait pas à en recueillir les fruits alors qu’elles aboutissaient. L’expliquer à son père était peine perdue. Il ne lui laissait pas placer un mot.

– Ma décision est prise.

– Cette catin t’a envoûté! Ne le vois-tu pas?

– Ne parle pas d’elle ainsi!

– Ouvre les yeux! C’est une sorcière lubrique et malfaisante. Elle cherche à t’attirer dans ses filets et à détruire ton avenir. Je ne le permettrai pas!

Les poings serrés, furieux, Paul se leva. Son père ne l’avait pas écouté. Qu’avait-il retenu de ces propos? Si ce n’était ce qui satisfaisait sa vision nouvelle de la nature de Catherine…

– Je me passerai de ta permission.

– Oh non, fils! Si tu cours la rejoindre, n’espère plus revenir ici.

– Alors c’est ainsi?

Glacial et hors de lui, Hugues planta son regard dans celui de son dernier-né.

– Oui. C’est elle ou nous. Si tu la choisis, je te coupe les vivres. Je te renie. Je te déshérite. Tu ne seras plus mon fils!

D’un geste brusque, Paul attrapa le bagage qu’il avait préparé en prévision de son aménagement au Sanctuaire, déposé près de la porte.

– Adieu père.

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