Nora (deuxième partie)

Le mauvais pressentiment de Nora ne l’avait pas quitté. Il s’était niché dans ses entrailles, les grignotant, en attendant de s’alimenter de manière plus consistante. Pouvait-elle avoir été convoquée si tôt sans raison majeure? D’ordinaire, pour elle, le Sanctuaire était joyeux et plein de vie. Il était chaleureux et accueillant. Il avait été son foyer. Il le serait toujours un peu. En ce jour, il était angoissant.

Elle ignora les fidèles déjà présents dans le hall pour consulter en privé une prêtresse dans l’un des quatre salons. Elle traversa la salle de la source et jeta un rapide coup d’œil à la porte entrebâillée de la salle d’étude et aux deux jardins semi-intérieur. Elle pénétra dans le dortoir et s’arrêta un instant sur seuil pour scruter le jardin. Elle ne vit sa fille nulle part. Était-ce un bon ou un mauvais signe? Elle prit une profonde inspiration et suivit l’un des sentiers jusqu’aux escaliers tout au fond. Arrivée à l’étage, la porte s’ouvrit devant elle et une prêtresse l’invita à entrer.

Son sourire ne la rassura pas. Certes, Nora était attendue. Évidemment, la princesse pouvait lire ses pensées. Mais elle était une voix parmi tant d’autres. Sans être devant elle, elle ne l’entendrait pas à moins de tourner son attention vers elle. Le sujet de sa venue était-il si important pour qu’elle fût surveillée?

La porte du salon royal se referma derrière elle, la laissant seule avec Sélène. À titre de salutation, celle-ci balaya ses inquiétudes.

– Adia va bien. Elle n’a aucun ennui. Elle est présentement avec l’une de ses responsables à tester ses capacités. Asseyez-vous, je vous en prie.

Encore un peu secouée, Nora prit place. Elle avait honte. Pour avoir laissé son imagination vagabonder, elle s’était montrée grossière et peu aimable. Elle chercha des mots pour exprimer ses regrets qu’elle n’eût pas le temps de prononcer.

– J’ai demandé à vous voir à propos de Mikas. Sa formation s’achève sous peu…

Spontanément, Nora sourit. Oh oui! Plus qu’un mois, un tout petit mois et il serait officiellement arming. Elle était si fière de lui! Elle préparait une fête pour célébrer l’événement. Pourquoi le regard de la princesse se teintait-il d’une telle compassion? Nora déglutit avant de poser une question dont elle ne voulait pas la réponse.

– Fêterons-nous?

– Non… Le jour anniversaire de leur arrivée, nous recevrons un message de leur peuple. Ils exigeront que nous leur rendions leurs fils et tous leurs biens, immédiatement.

– Nous y avons réfléchi… Mikas et moi voulons demander à la reine d’intercéder entre faveur…

Sélène secoua lentement et tristement la tête.

– Nous voulons déposer une requête pour qu’il puisse demeurer ici…

– Non…

Un effroyable étau se refermait sur le cœur de Nora. Elle ne voulait pas croire. Elle voulait nier la vérité qui se présentait devant elle.

– La reine… la reine avait promis! Je demande à lui parler… Il faut… Il faut…

Elle s’étrangla avec sa phrase. Sélène soupira.

– Les rumeurs à propos de ma mère sont fondées. Elle est tombée malade en apprenant ce que je vous annonce. Hier soir, à sa demande, après des heures de discussion avec son chœur, j’ai accepté de prendre la régence. Nora… Elle n’avait pas fait une promesse. Vous êtes l’incarnation de ses plus grands espoirs. Je ferai les démarches en votre nom… mais… nous connaissons déjà la réponse. Ils refuseront.

Non… Ce n’était pas possible… Qu’allaient-ils faire? Qu’allaient-ils devenir? Devait-elle quitter la cité royale pour un village frontalier? Ce serait peut-être plus facile pour lui de venir la retrouver ainsi.

– Vous n’avez pas relevé le pire du message.

Parce qu’il pouvait y avoir pire? Ils voulaient lui arracher son amour, le père de ses enfants. Elle ne savait quand elle le reverrait, ni comment. Toute sa vie était dans la cité, ses filles commençaient à entrer au Sanctuaire, comment ferait-elle si elle devait s’éloigner? Et il y aurait pire?

– Ils diront : nos fils et « tous leurs biens ». Au regard de leurs lois, vous et vos enfants faites partis de ses biens. Ils vous réclameront également. Des mesures radicales ont été prises pour garder tout cela secret jusqu’à la dernière minute. Je fais une exception pour vous et vous pourrez en discuter avec Mikas, si vous le souhaitez, mais seulement avec lui.

– Pourquoi? Je ne suis pas la seule concernée. Les autres ont aussi le droit de savoir!

– Vraiment? Me remercierez-vous dans une semaine quand vous croiserez un arming et sa conjointe, heureux et amoureux, alors que vous aurez du mal à profiter du temps qu’il vous reste, minée par l’angoisse de la séparation?

Non…

– Pourquoi m’en avoir parlé?

– Vous êtes un cas unique. Lorsque l’échéance arrivera, chacune sera libre de son choix. Je ne conseillerai à aucune de franchir la frontière, au contraire, mais ne les retiendrai pas.

– Sauf moi…

– Vos filles et vous aurez l’interdiction de partir sans avoir d’abord renoncé à vos dons.

– Nous ne sommes pas des criminelles!

Nora n’arrivait plus à respirer. Elle se revoyait à dix-sept ans. Contrairement à sa sœur, elle avait douté avant de passer son initiation, de subir ce calvaire. Toute petite, Ysbelle semblait parfois vouloir disparaître ou se déplaçait de manière étrange. Sa cadette ne pouvait qu’apaiser un peu en soufflant au visage et avait une affinité avec les jeunes enfants. Ce n’était pas aussi impressionnant. Elle avait été prédestinée à travailler à la crèche! Devenir une prêtresse de plein droit, lui offrait plus de responsabilité et de respect, au sein de perspectives d’avenir similaire. Pour elle-même, l’épreuve ne valait pas la peine. Elle l’avait fait pour ses filles, pour ne pas briser la lignée, pour ne pas leur refuser leur droit de servir le peuple en tant que prêtresse. Adia commençait à prendre possession de son héritage. Lexia était impatiente de suivre ses traces. Mélisse découvrait tout juste de quoi elle était capable. Comment pourrait-elle détruire leurs rêves et leurs espoirs, leur avenir?

 

À suivre…

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