La fuite

La tempête faisait rage. Le ciel plombé, aux alentours de midi, s’était obscurci. La nuit était tombée, volant à ce jour de fin novembre de courtes heures de luminosité. De violentes rafales de vent transperçaient le vieux manteau élimé de Marie. La pluie glaciale giflait son visage, s’infiltrait sous ses vêtements, coulant en rigoles le long de son dos. Elle était transie, épuisée.

Là-bas, au loin, dissimulée par l’obscurité et le déluge, se trouvait sa destination, Valish-le-bas. Elle était si près… et pourtant si loin. Le chemin de terre avait été rendu boueux par les intempéries. Chaque pas était un supplice. Ses bottes glissaient et s’enfonçaient dans la gadoue. Elle était à bout de force. Seule sa volonté la faisait encore avancer.

Il n’était pas prudent pour une jeune femme de voyager seule sur les routes. Si elle devait en croire sa sœur, il l’aurait été encore moins pour elle de se faire remarquer. Elle s’était hâtée de s’éloigner le plus possible de Grimstone avant de se payer une place dans un attelage public. Une courte pause qu’elle n’avait pas souvent répétée. Il y avait trop de questions, trop de regards. Elle avait donc marché, marché et encore marché. Évitant les grands axes, elle avait privilégié les petits chemins de traverses, en tremblant de tomber sur des brigands. Elle avait eu de la chance, un certain temps. Deux jours plus tôt, elle avait fait une mauvaise rencontre. Ils lui avaient tout pris, son bagage, son pécule, et l’avaient violemment giflée pour lui faire avouer si elle dissimulait d’autres trésors. Elle avait réussi à fuir, ou ils l’avaient laissée partir, soulagée d’avoir sauvé les vêtements qu’elle portait, son alliance et sa vertu.

Ce long et pénible parcours l’avait conduite là, au cœur de l’orage. Elle n’avait rien mangé depuis son agression. Elle n’avait plus l’énergie pour affronter les éléments. Elle était affamée, éreintée et elle craignait les conséquences de tout cela sur son enfant à naître, sa petite fille. N’avait-elle pas promis à Louis de la protéger? Un pas, un autre pas, puis ses jambes ne la soutinrent plus. Elle s’effondra sur le bord du chemin, en larmes. Elle tenta de se redresser, en vain. Elle tremblait et claquait des dents. Dans un murmure, elle pria les Dieux, les suppliant de lui venir en aide.

Ce jour-là, l’homme ne se serait pas vu telle la réponse à une prière. Il y avait bien une heure déjà qu’il se questionnait à savoir quel péché si terrible il avait pu commettre pour se jouer d’autant de malchance. Il était parti en retard dans la matinée. Sur le trajet, il avait brisé la roue de sa carriole et avait dû insister pour qu’elle fût réparée en urgence à grands frais. Tout cela pourquoi? Il n’aurait pas jeté un mendiant à la porte par ce temps!

Sa lanterne, ballottée par le vent, éclairait peu et mal. Fixant le regard devant lui, pressé d’être à la maison, au sec et au chaud, il ne remarqua pas la jeune femme avant d’être près d’elle et se crut alors victime de son imagination. Il fit ralentir son cheval, hésitant à s’arrêter. Au bruit des sabots, Marie releva la tête, en un ultime effort. Par tous les Dieux, il ne rêvait pas! La pauvre malheureuse… Il tira sur les rênes et mit pieds à terre. Elle était froide, elle était pâle et, lorsqu’il la souleva dans ses bras pour l’installer sur le siège de sa carriole avant de prendre place à ses côtés, il la découvrit si légère. Depuis quand n’avait-elle pas mangé à sa faim?

– Courage, ma petite. Je te le promets. Tu auras bientôt un bon feu et un bol de soupe bien chaude.

– Victoria Saurier…

Ce n’était qu’un souffle perdu dans le vent. Il avait dû mal comprendre, il avait certainement mal entendu.

– Je t’amène chez moi. Ne t’inquiète pas, mon épouse est une bonne femme, nous prendrons soin de toi.

– Je… vous… en pris… Victoria Saurier…

Victoria Saurier… Comment pouvait-il en son âme et conscience conduire cette pauvre enfant chez la sorcière! D’un autre côté… il était fatigué, elle était très mal en point et ne cessait de répéter de ce nom. Peut-être avait-elle besoin des soins de la Saurier. Une nouvelle rafale de vent mêlée de pluie emporta ses doutes. Il voulait rentrer. Ce léger détour serait plus simple que de s’obstiner avec elle et de devoir fournir de longues explications à sa femme pour revenir en une compagnie, somme toute, charmante.

La maison de la sorcière était isolée, à proximité de la forêt. La lueur d’une bougie filtrait à travers les lattes des volets. Il prit de nouveau la jeune femme dans ses bras, la déposa sur le seuil et après s’être assuré qu’elle pourrait se débrouiller, fila sans demander son reste.

Marie cogna à la porte. Elle était si faible. Elle avait l’impression de n’avoir fait aucun bruit. Pourtant, lorsqu’elle voulut recommencer, celle-ci s’ouvrit sur Victoria.

– Par tous les Dieux…

Victoria resta la bouche ouverte à la dévisager. Pour la première fois depuis… elle ne savait plus, Marie eut un petit sourire amusé. Elle devinait la question.

– Je suis Marie.

– Entre!  Dépêche-toi!

Ce foyer renfermait de la chaleur, celle du feu, d’un repas et de l’affection. Moins d’une semaine plus tard, dès qu’elle fut assez remise pour tenir une plume, Marie écrivit à sa jumelle. Elle lui raconta être arrivée saine et sauve et la remercia pour son aide. Elle ne lui parla ni des difficultés, ni des épreuves. Elles n’importaient plus. Elle les avait oubliés. Tout ce qui comptait, était que grâce à sa sœur, elle avait trouvé un refuge et était désormais en sécurité. Ici, elle pourrait donner la vie.

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