Un extrait du chapitre 15 de La nouvelle reine

Il y a des jours où je me dis que je devrais être moins perfectionniste ou maniaque. Si j’arrêtais de bloquer durant des heures sur un mot parce que je ne trouve pas exactement celui que je cherche ou qu’il a été utilisé 2 lignes plus haut et qu’il me faut donc absolument en trouver un autre. Si je ne faisais pas de même pour une phrase parce que sa tournure ne me convient pas. Si je ne passais pas une semaine sur un paragraphe, à m’arracher les cheveux, parce qu’il ne fonctionne pas comme je le voudrais, qu’il ne fait pas efficacement, à mon goût, la transition entre 2 éléments du récit. Il n’y a pas à dire, l’écriture du tome 2 du cœur de l’Oealys avancerait beaucoup plus vite. D’un autre côté… Ça ne me ressemblerait plus.

Bref, le chapitre 15 s’est avéré long et plus pénible à rédiger que prévu. En plus, j’ai osé tomber malade et permettre à ma vie sociale de bouleverser mes horaires! Non, mais quelle honte! Il n’empêche, il est enfin terminé! Au suivant!

En attendant, un petit extrait, ça vous dit?

 

Extrait

Je m’étais fait des illusions. Au fond de moi, envers et contre tout, j’avais conservé une petite étincelle de cette jeune paysanne endossant un rôle, pour lequel elle n’était pas faite, par nécessité. Elle m’était précieuse. Je m’étais imaginée, de retour ici, l’attiser, me retrouver et recouvrer un semblant de vie normale, avant de repartir sur les routes. Elle m’avait été arrachée, soufflée, sur mon seuil. Elle n’avait plus sa place. Déléguer ne me libérait pas de mes obligations, de ce que je devais être. La plupart de ceux ayant voyagé en ma compagnie ne me connaissaient pas autrement. Quant aux autres, restés au Sanctuaire, de longues semaines sans moi avaient été propices à la réflexion. En ma présence, c’était un endroit ouvert, magique et enchanteur. Lorsque je n’étais pas là, il n’était pas moins merveilleux, mais il regorgeait de pièges. Des pièces où ils n’avaient pas accès, des lieux où ils n’osaient aller de crainte d’y être enfermé. Tant de choses dont ils ignoraient tout. Sous la beauté, ils ressentaient du danger. Au cœur de ce paradoxe, entre sécurité et menace, ils avaient reconsidéré ce que je leur apportais, leur allégeance et leur avenir. Les cérémonies de Clémence avaient été un bon exemple du résultat. Ç’en était fini de la familiarité compensée par un vouvoiement solennel, et encore, pas toujours. J’étais leur souveraine, rien de plus, rien de moins. Cela me faisait horreur… et je devais l’accepter avec le sourire. Ma plus grande victoire fut de réussir à m’éclipser à la première occasion. Je me réfugiai dans mes appartements avec Paul et Amélia, où je déposai la couronne pour la soirée.

La rumeur de mon retour s’était répandue en ville tel un incendie dans un champ d’herbes sèches. Dès le lendemain, elle bruissait dans l’air matinal. Les témoins de notre traversée goûtèrent à une notoriété éphémère. Nombreux furent ceux souhaitant satisfaire leur curiosité, s’épancher à mon propos… ou jaser à tort et à travers. Les suppositions allaient bon train, sur ce que j’avais fait, ce que j’allais faire, ce qu’il adviendrait du Sanctuaire. Une recrudescence d’activité anormale agitait les lieux publics. Le marché était bondé, la boutique de mon oncle Bertrand prise d’assaut, mais lui n’y était pas. Cette crapule m’attendait de pied ferme… à la joaillerie de Verron! Il buvait tranquillement un thé avec le propriétaire des lieux, en guettant ma venue. Je fus tentée de le prendre à son propre jeu. Il se moquait de moi! Lorsque son commerce était ouvert, à moins d’une urgence ou d’un cas exceptionnel, il ne s’en éloignait pas. Une heure ou deux le rendait nerveux. Une demi-journée et il devenait irritable. Pour un jour entier, il devait y avoir mort d’homme. Plus que ça… ce serait la fin du monde, ou peu s’en fallait. Il avait travaillé trop fort, y avait mis beaucoup trop de lui-même. Il était incapable de lâcher prise, ne serait-ce que momentanément. Ce n’était pas faute d’être bien épaulé. Il avait confiance en son frère et son commis, mais pas en leur sens des affaires. Si je l’ignorais, si je le laissais patienter indéfiniment en vain, il serait furieux! Ce serait bien fait. Il ne méritait pas mieux. Peut-être en tirerait-il une leçon! Tandis que moi, je m’offrirais un sérieux cas de conscience… Car, évidemment, il n’avait pas amené avec lui les objets du contentieux. C’eut été moins « amusant ». L’atelier de Flavius ne produisait plus rien. Le compagnon et ses apprentis s’occupaient à des tâches ne nécessitant aucun métal. Il était en rupture d’inventaire, à cause de moi, de son entêtement ou un peu des deux. Mon oncle savait très précisément ce qu’il faisait en se plaignant à ma mère. Il avait anticipé ma réaction et il osait s’en amuser! Misère… J’étais beaucoup trop prévisible.

Je rongeai mon frein en fendant l’attroupement afin d’aller récupérer mes fameux lingots, sous l’œil goguenard d’oncle Robert. Visiblement, les pitreries de son aîné le divertissaient, et moi aussi par la même occasion. En prévision de ma venue, oncle Bertrand avait déplacé mon bien de l’arrière-boutique à la grande salle. Ne serait-il pas plus accessible sous le comptoir? C’était pour me rendre service, à n’en pas douter. Quel prétexte ridicule et fallacieux! Comme s’il ne soupçonnait pas que sans cela, je serais entrée par la porte de derrière, en toute discrétion! J’aurais préféré, d’ailleurs. Je ne comprenais pas ce que la majorité de ces gens faisait là. Ils s’écartaient devant moi, me scrutaient. Parmi eux, certains me saluaient ou cherchaient le courage de m’adresser la parole. D’autres espéraient juste assister à un incident croustillant dont ils pourraient ensuite se vanter. Pourquoi? Je n’étais pas une étrangère. Ils m’avaient croisée au temple chaque semaine durant des années! Mon visage ne leur était pas inconnu et ni ma robe, ni mes bijoux ne méritaient une telle attention. Certes, j’avais changé. Je l’admettais volontiers. Ce n’était quand même pas à ce point! De toute évidence, j’étais la seule à le penser et ce n’était pas à moi d’en juger…

Un vent de folie avait déferlé sur la ville. Ma résolution de ne plus me cacher était mise à rude épreuve. Les têtes se tournaient sur mon passage, les regards me suivaient. La tentation de m’engouffrer dans des ruelles calmes et isolées était séduisante et illusoire. Elle encouragerait les moins téméraires à m’emboîter le pas ou à m’aborder. La discrétion n’était pas toujours salutaire.

En marge des lieux très fréquentée, son lien avec moi moins affirmé, la joaillerie avait, jusqu’alors, été épargnée. J’aurais dû en être soulagée, et je l’étais… pour ainsi dire. L’excès de jovialité de la vendeuse et du garde ternissait ce sentiment. Les lèvres pincées, la mine crispée, ils réprimaient leur envie d’éclater de rire. Ce n’était pas un grand succès. N’avoir su où j’allais mettre les pieds, ça ne m’aurait rien dit qui vaille. Excédée, je montai rejoindre les deux compères.

Mes excuses, mes regrets et mes bonnes manières s’étaient égarés quelque part en chemin. J’entrai sans m’annoncer. En guise de salutation, je m’avançai vers eux et déposer sèchement mon lourd paquet sur le bureau.

– Je reviendrai vous livrer avant mon prochain départ. Si vous avez des demandes particulières, vous serez aimable de m’en faire part.

J’avais parlé d’un ton glacial et tranchant, une tentative oiseuse afin de les impressionner et d’esquiver la suite de leur revanche mesquine. Sur le premier venu, le stratagème aurait peut-être pu être payant. Hélas, ceux me côtoyant d’un peu trop près, et en l’occurrence l’influence de mon oncle était indéniable, ne me craignaient pas, du tout. Ils me firent une scène. Leur numéro avait longuement été mis au point. Ils ne ménagèrent pas. Je levai les yeux au ciel. Ils avaient beau dire ou crier, leurs pensées étaient plus parlantes. Ils ne m’en voulaient pas. Si ce n’avait été de leur orgueil, ils auraient transigé en mon absence. Non, ils ne me tenaient pas rigueur, ils s’amusaient à mes dépens. Pourquoi déjà avais-je jugé qu’il s’agissait d’une urgence impossible à reporter? Je saurais m’en souvenir! Et fort probablement n’en tiendrais-je pas compte, le moment venu… Je me désespérais moi-même… En dernier recours, j’usai de menaces. S’ils ne cessaient pas leurs simagrées, je baisserais mes prix pour l’un et j’irais dévoiler à tante Désirée la dernière bonne action du second. Ce fut très efficace! Ils finiraient par me rendre folle.

 

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